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Les nouvelles économiques de Manchester United
Août 2005


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Nous livrons à votre lecture cette excellent article de Romaric Godin paru début juin sur "la tribune.fr" qui permet de bien comprendre la situation de Manchester United face à son rachat par Glazer.

Manchester United face au défi de son rachat

"Le club de football anglais, le plus riche du monde, a été racheté par le milliardaire américain Malcolm Glazer. Ses supporters y voient une menace pour ses succès sportif et financier. Manchester United s'est développé en évitant tous les écueils de l'économie du football.
Manchester United ne peut pas devenir le club d'un homme." Sean Bones, le vice-président du groupe de défense des actionnaires et des supporters Shareholders United ne décolère pas. Comme la plupart des fans anglais des "red devils", l'annonce de la prise de contrôle du club par le tycoon américain Malcolm Glazer, le 12 mai, l'a révolté. Pour lui, le Floridien n'est qu'un "requin d'affaires" (a business shark), un "parasite", qui cherche avant tout à "se nourrir de l'argent généré par la marque du club". Or, si cette marque est devenue, selon le cabinet d'étude Deloitte, "la plus désirable marque de sport du monde" , c'est, selon Sean Bones, parce que les supporters ont "mis la main à la poche". Bref, les supporters ont construit le succès économique de Manchester United, et ils n'entendent pas qu'un financier rusé en profite seul.

Et pourtant.
Le 13 juin, lorsque s'achèvera l'offre de rachat qui propose 300 pence par action, il est fort probable que Malcolm Glazer disposera des 90 % du capital lui permettant de lancer une procédure de retrait de cote. Il aura alors réussi là où BSkyB, le groupe de Rupert Murdoch, a échoué en 1998 : mettre la main sur le club élu pour la huitième année consécutive par le même Deloitte "club le plus riche du monde". Un club qui, en 2003-2004, a réalisé un chiffre d'affaires de 169,1 millions de livres et est parvenu à dégager un résultat imposable de 28 millions de livres (soit 16,5 % du chiffre d'affaires).

75 millions de supporters de par le monde
Bref, un cas quasi unique de réussite économique durable dans le secteur du football, disposant, selon Deloitte, d'une "avance considérable sur ses concurrents". Et, surtout, une formidable poule aux oeufs d'or. Grâce à un contrat en or signé en 2000 avec Nike, le club a externalisé son merchandising, mais reçoit en échange 303 millions de livres assurés sur treize ans et la moitié des bénéfices issus des ventes. De quoi voir tranquillement tomber l'argent. D'autant que la marque MU a une valeur énorme, soutenue par 75 millions de supporters revendiqués de par le monde. C'est aussi un énorme potentiel compte tenu des marchés qui restent encore à conquérir : l'Amérique et surtout l'Asie. Du coup, pour Malcolm Glazer, MU est le véhicule idéal pour internationaliser le succès de ses activités sportives. On comprend qu'il ait été prêt à dépenser 800 millions de livres, soit plus que sa fortune personnelle estimée par le magazine Forbes, pour s'offrir ce club d'exception.

Reste à savoir aujourd'hui si le modèle économique de Manchester United, devenu la référence pour la gestion des clubs de football, résistera à ce rachat. Car, si le club est une exception, c'est d'abord parce que, à la différence des autres grands clubs de football européen, les "red devils" n'ont construit leur réussite ni sur l'arrivée d'un richissime mécène ni sur la contraction de dettes immenses. Ce succès inédit a été bâti par ses propres forces. Claude Boli, historien et sociologue, auteur d'une histoire du club (*), résume la clé de la réussite de Manchester United par le "constant maintien de l'équilibre entre les exigences sportives et économiques".

Pour bien saisir ce que signifie cet équilibre, il faut revenir à la genèse de l'exception Manchester United, au début des années 90. A cette époque, le club n'a plus gagné de championnat depuis 1967 et ne peut rivaliser avec Liverpool, Arsenal ou Everton. L'introduction en Bourse, décidée en 1991 pour financer la rénovation d'une tribune du stade d'Old Trafford, est un désastre. Seules 44 % des actions proposées trouvent preneurs, et, le premier jour de cotation, le titre perd 17 %.

Mue radicale
Le club entame alors une mue radicale. La direction décide de lui rendre sa compétitivité sportive en s'appuyant sur un socle financier solide. Elle s'entoure de financiers de la City, qui élaborent un projet de développement basé sur la rigueur budgétaire. Alors même que, partout en Europe, les clubs commencent à se lancer dans l'inflation salariale, les salaires sont limités à 50 % du chiffre d'affaires. L'idée est alors de réinvestir les bénéfices dégagés par cette rigueur dans le développement du chiffre d'affaires par l'agrandissement du stade et par l'élargissement de l'offre de produits dérivés. L'élément sportif n'est évidemment pas oublié afin que les clients, c'est-à-dire les fans, soient de plus en plus nombreux.

Ce pari, hautement risqué en 1990-1991, est finalement relevé de main de maître. Entre 1990 et 1995, le chiffre d'affaires est multiplié par 5,2 sans alourdissement de la dette ! La réussite de ce démarrage repose d'abord sur le capital de sympathie du club, qui, d'emblée, peut trouver des clients un peu partout en Europe. Une situation que Claude Boli explique par les succès passés du club, ses joueurs charismatiques (Bobby Charlton, George Best, Dennis Law) et le drame de Munich en 1958, où l'équipe fut décimée dans un accident d'avion. La ferveur est entretenue par les premières victoires sportives, en Coupe des Coupes en 1991, puis, en 1993 et 1994, en championnat. Des succès acquis à bon compte puisque l'entraîneur Alex Ferguson, arrivé en 1986, s'appuie principalement sur des joueurs issus du centre de formation, donc bon marché. Enfin, le groupe utilise la Bourse pour lever des fonds et, notamment, agrandir Old Trafford.

Produits dérivés et produits financiers
La machine est alors lancée, et rien ne pourra plus l'arrêter. Le groupe agrandit le stade et lance des grands magasins pour vendre ses pro- duits dérivés. Il se diversifie également en lançant une gamme de produits financiers. De quoi renforcer l'équipe qui, désormais, domine le football anglais, avec, en 1999, la victoire en Ligue des champions, la première pour un club anglais depuis 1984. Du coup, les supporters affluent. De Scandinavie, d'Allemagne, puis d'Asie et des Amériques. La boucle est alors bouclée, et le succès économique et sportif assuré

.Le modèle économique de Manchester United repose donc bien sur l'équilibre. Le club ne se permet pas, comme le Chelsea de l'oligarque russe Roman Abramovitch, de dépenser sans compter pour acquérir des joueurs performants. Pas question non plus d'acheter uniquement des stars au détriment de toute logique sportive pour développer le merchandising, comme ce fut le cas du Real de Madrid. Et cette notion d'équilibre est présente partout : des coûts maîtrisés, des dettes réduites et des sources de revenus bien équilibrées. Les trois maux de l'économie du football : l'inflation salariale, la télédépendance et l'endettement gigantesque, qui ont mis des clubs comme la Lazio de Rome ou le Borussia Dortmund au bord de la faillite, ne menacent donc pas Manchester United.

Sauf que, en poussant jusqu'au bout sa logique de développement, le modèle Manchester United s'est mis lui-même en danger. Malcolm Glazer s'est en effet endetté, mais sans aussi endetter le club pour payer son OPA. Il devra donc trouver de l'argent. Beaucoup et vite. Il risque alors de se concentrer sur les éléments économiques en vendant le stade, en augmentant le prix des places et en négligeant les besoins sportifs du club. Dès lors, l'équilibre sera rompu et le modèle MU en danger. "Il faudra surveiller l'attitude de Glazer face aux instances sportives du club", souligne Claude Boli. Mais, au-delà, c'est une véritable crise d'identité que traverse le club. Son développement économique en a fait un club "mondialisé" avec des actionnaires et des supporters du monde entier. Malcolm Glazer a tiré les conséquences de cette mutation. Et, aujourd'hui, deux types de supporters, donc de clients, s'opposent. Les "traditionnels", issus de la classe ouvrière britannique, qui refusent la logique de l'OPA, et les "nouveaux", plus aisés ou étrangers, qui consomment en se moquant de savoir qui dirige le club. Si Malcolm Glazer réussit à s'appuyer sur ces derniers pour créer "un nouvel équilibre", alors, peut-être, Manchester United deviendra-t-il "son" club. C'est loin d'être gagné.

(*) "Manchester United, l'invention d'un club", Editions la Martinière, Paris, 2004.


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