L'HISTOIRE ECONOMIQUE DE MANCHESTER UNITED
Cinquième Partie
1998-1999
L'OPA MANQUEE DE MURDOCH
Aout 1998
(d'après
l'article de Niels Kadrizke du monde diplomatique de janvier
1999)
La
rumeur court. Robert Murdoch, le magnat de la presse veut faire
main passe sur Manchester United. Murdoch symbolise
ces industriels
qui, grâce à un partenariat avec le football, espèrent
accéder à une nouvelle dimension commerciale. Rien
ne peut l’arrêter. Robert Murdoch, est considéré comme
un prédateur au Royaume-Uni. Il avait l’amitié de
Mme Thatcher. Il détient, outre les chaînes satellitaires,
News of the World, gros tirage de la presse people depuis 1979.
Il reprend le Sun la même année. Il sait s’attirer
les faveurs de Blair à son arrivée en 1994. Mais
faut-il pour autant acheter un club, et pourquoi choisir le Manchester
United ? En 1998, Manchester United a réalisé un
chiffre d'affaires de près de 100 millions de livres et
un bénéfice de près de 11 millions. Ce succès
s'explique par trois raisons :
-
d'abord la conquête d'un nouveau public, fortuné,
qui dîne dans des loges de luxe ou bien achète un
abonnement (" executive package ") comprenant un coûteux
repas après le match, en présence d'un joueur remplaçant
qui saura commenter les grandes phases de la rencontre. Ce public
fortuné remplace peu à peu la « working class » qui
desserte les stades depuis que les places sont devenus assises
(mais c’est une autre histoire)
- ensuite la sollicitation permanente des supporteurs.
Le stade Old Trafford est devenu un Disneyland du football,
capable
de rapporter de l'argent même en l'absence de matches : des milliers de
fans paient pour visiter le stade, le musée du club et faire
leurs courses dans le " Manchester United Megastore ".
A lui seul, ce " merchandising " rapporte le tiers
du chiffre d'affaires - soit davantage d'argent que les profits
de
toute la Ligue italienne de football ;
- enfin la vente des droits de retransmission télévisée
des matches de l'équipe. Depuis des décennies, le
Manchester United est en effet un club exceptionnellement populaire,
non seulement en Angleterre, mais dans le monde. Le nombre de ses
fans - 3 300 000 en Grande-Bretagne et quelque 100 millions d'autres
sur les cinq continents - s'explique historiquement par la désindustrialisation
du nord de l'Angleterre : celle-ci a provoqué l'émigration
vers le sud du pays et vers le Commonwealth de nombreux
supporteurs de Manchester.
La
fascination pour le football anglais s'étend cependant
très au-delà de la population blanche du Commonwealth.
Du Proche-Orient à l'Amérique latine, en passant
par l'Asie du Sud-Est, Manchester United suscite un engouement
de masse. Loin d'être seulement un produit médiatique
britannique, le club est une vedette internationale. D'où l'intérêt
que lui porte M. Rupert Murdoch, pourtant connu pour n'être
pas un familier des stades. Mais, dans la stratégie commerciale
de l'homme d'affaires australo-américain, le sport joue
depuis toujours un rôle de catalyseur.
La
numérisation de la télévision satellite
et câblée ouvre l'ère des batailles stratégiques
qui ont pour enjeu le marché mondial des télécommunications.
Pour pressurer financièrement l'énorme masse des
téléspectateurs, la technique la plus lucrative est
la télévision à la carte (" pay TV ").
Or, dans ce domaine, la règle d'or est celle-ci : " Qui
acquiert les droits sur le football gagnera la bataille de
la pay TV "
Pour M. Murdoch, le combat se joue sur trois fronts.
Et Manchester United peut constituer sa botte secrète
dans chacun des cas.
Sur
le marché anglais, d'abord, le propriétaire du
club et patron de la News Corporation a toutes les chances d'acquérir
le renouvellement après 2001 des droits de diffusion des
rencontres de la première division de football puisqu'il
se trouverait des deux côtés de la table de négociation.
Il pourrait aussi faire avancer le concept de match à la
carte. En effet, depuis des années la télévision
associative de Manchester United retransmet gratuitement les matches
du club dans les maisons de retraite et dans les hôpitaux
locaux. M. Murdoch envisagerait de commercialiser cette prestation
caritative et de transformer la télévision associative
en une chaîne nationale spécialisée dans les
matches à la carte.
Ensuite, à l'échelle de l'Europe, la nouvelle News
Corporation Europe disposerait elle aussi de bons atouts. Sous
la pression des seize " mégaclubs " les plus riches
du football européen, l'Union européenne du football
association (UEFA) va développer une " superligue des
champions " qui permettra de susciter de nouveaux produits
(ou rencontres sportives) pour la télévision à péage.
Avec le Manchester United dans son escarcelle, le baron des médias
se trouverait donc en position de force face à ses concurrents éventuels.
Enfin,
il y a le reste du monde. En 2002 se profile la première
coupe du monde asiatique. Grâce à Manchester United,
dont les rencontres sont retransmises par Star TV (la chaîne
satellite de M. Murdoch), la vente des récepteurs satellite
va vraisemblablement connaître une explosion comparable à celle
du début des années 90 au Royaume-Uni. M. Murdoch
espère en particulier faire de l'équipe anglaise
le club de football le plus populaire de Chine. Ainsi pourrait-il
aussi, grâce à la croissance de ce marché,
vendre des " paquets " de télévision à la
carte, les matches servant d'appât pour les productions
- anciennes et nouvelles -d'Hollywood.
Peut-on encore arrêter l'homme d'affaires ? La majorité des
supporteurs britanniques est opposé à sa dernière
tentative d'achat, estimant que le football leur appartient et
refusant de s'en voir dépossédés par la logique
financière de l'industrie médiatique.
L'emprise
de cette logique risquerait d'ailleurs assez vite de transformer
certaines des règles du jeu, peu compatibles
avec une rentabilité maximale. Au lieu de deux mi-temps,
pourquoi, par exemple, ne pas multiplier les pauses publicitaires
? Le football américain est, à cet égard,
infiniment mieux adapté aux exigences de la modernité :
aux moments les plus décisifs de la rencontre, l'enchaînement
des arrêts de jeu est tel que les annonceurs ne savent plus
trop où donner de la tête. Mais l'irritation des supporteurs
peut être rapidement apaisée si M. Murdoch promet à ces
derniers d'acheter les meilleurs joueurs du monde et de leur livrer à domicile,
sous forme de spectacle numérique, les victoires de leur équipe
de rêve.
7 Septembre 1998 (d’après l’article
de l’Humanité):
Le magnat australo-américain de la presse, Rupert Murdoch, propose 575
millions de livres (800M€) pour le rachat de Manchester United.
Le groupe de télévision par satellite de Rupert Murdoch, BSkyB,
a conclu un accord financier avec le Président du club, Martin Edwards,
disposé à vendre ses 14% de parts du club pour 800 millions de
francs environ. Cela pourrait encore accroître sa richesse de 35 %, si
se réalisait cet arrangement que la plupart
des supporters de Man Utd redoutent
La
tractation dure depuis plusieurs mois. Elle est menée par la banque
d’affaires américaine Goldman Sachs.
Ni le manager du club, Alex Ferguson, ni les joueurs
sont au courant.
BSkyB,
qui est détenue à 40% par M. Murdoch par le biais de Murdoch’s
News Corporation, s’est déjà installé dans le paysage
médiatique anglais. BskyB possède déjà les droits
exclusifs de retransmission du rugby à XV, du rugby à XIII et
des principaux matches de cricket (sport numéro un en Grande-Bretagne),
ainsi que l’exclusivité des rencontres
de la Premier League.
La
vente de MU ne soulève pas d’objection du côté de
la Fédération anglaise. Tout en se félicitant de l’investissement
de Murdoch dans le football anglais, le ministre des Sports d’alors ,
Tony Banks, estime pour sa part qu’il est peut-être allé trop
loin cette fois et que l’opération devra sans doute passer devant
l’OFT, l’organisme chargé du contrôle de la
concurrence en Grande-Bretagne.
"
Il y a des implications qui me conduisent à penser que ceci ne peut être
traité comme le rachat normal d’une société par
une autre, a déclaré Banks. D’ailleurs, l’OFT devrait
publier prochainement un rapport sur le dossier du contrat liant la Premier
League et BSkyB, ce qui devrait nous donner un premier élément
de réponse intéressant." "Par ailleurs, n’oublions
pas que la FIFA, l’UEFA et la FA auront leur mot à dire dans cette
affaire, de même que l’Union européenne", a souligné le
ministre des Sports.
"Ce
genre d’initiative est devenu inévitable depuis
l’entrée
en bourse de MU (en 1991), mais il n’est
pas du tout certain que Rupert Murdoch puisse
prendre le contrôle du club",
assure Andy Walsh, porte-parole d’IMUSA,
l’association de supporters créée
quatre ans plus tôt . "Nous exigerons
que quiconque contrôlera
Manchester United fasse passer les intérêts
du club et du football avant tout."
L’annonce de la vente intervient au moment où le club lance sa
propre chaîne de télévision, MUTV, la première entièrement
consacrée à un club de football, et dans laquelle BSkyB
est partie prenante.

28 Octobre 1998.
La nouvelle tombe. Rupert Murdoch s’est offert le club le plus riche
du monde pour plus de 600M£. La chaîne à péage contrôlée
par le magnat de la presse, a acheté en Bourse 11,2% du capital depuis
le début de son OPA. Murdoch contrôle 44,6% du club et peut se
targuer du soutien de nombreux actionnaires, un groupe d’entre eux, représentant
33,5% du capital, s’étant déclaré favorable à son
OPA. L’offre d’achat, qui valorise le club à 362 millions
de livres (5,8 milliards de francs), court jusqu’au 3 novembre. Cette
offre a été acceptée par le conseil d’administration
du club Le ministre de l’Industrie et du Commerce, Peter Mandelson, doit
faire connaître sa décision de saisir ou non la Commission des
monopoles et des fusions. En dernier lieu, c’est le gouvernement de Tony
Blair, lui-même divisé sur cette acquisition, qui prendra la décision
définitive.
Les
supporters s’organisent et promettent de s’opposer "par
tous les moyens" à l’achat de leur club par le magnat, "un
homme qui ne connaît rien au football" (déjà) .
Un groupe baptisé "Actionnaires unis contre Murdoch" (Shareholders
United) se constitue dès l’annonce de l’offre d’achat
de BSkyB (British Sky Broadcasting). Le groupe souhaite convaincre les quelque
15.000
petits actionnaires de ne pas vendre leurs actions, et de faire pression
sur le gouvernement pour qu’il s’oppose à la vente de
leur club. IMUSA a appelé les supporters à "donner de
la voix" pour
signifier leur opposition à ce rachat à Old Trafford, lors
du match contre Charlton Athletic. Une manifestation est organisée.
prochaine. "Nous
promettons de nous battre contre cette proposition de rachat jusqu’au
bout", a déclaré lors d’une conférence de
presse Lee Hodkiss, porte-parole de l’association. "Cela n’a
aucun sens de permettre à un seul homme et un seul empire" de
contrôler à la
fois le plus puissant club de football anglais et les droits de diffusion
télévisée
des matches, a estimé Richard Hytner, l’un des fondateurs
de Shareholders.
Finalement,
le gouvernement Blair bloque l’OPA et réserve sa décision
pour le printemps 1999.
Avril 1999 : (d’après un article
de l’expansion.fr)
Mais malgré cela le gouvernement britannique s'est finalement résolu à saisir
la Commission sur les fusions et les monopoles (MCC) qui doit se prononcer
sur le risque d'abus de position dominante posé par le contrôle éventuel
du club par BSkyB, qui détient jusqu'à 2002 les droits exclusifs
de retransmission des matchs de la première division. Il aura néanmoins
fallu la pression du ministre des finances et du ministre des sports pour que
M. Peter Mandelson, alors encore ministre du commerce et de l'industrie, proche
du premier ministre, accepte de mettre en action la MMC, dont l'avis n'engagera
d'ailleurs en rien le gouvernement. C'est donc à l'Etat de jouer les
arbitres : une chaîne de télévision peut-elle devenir l'unique
propriétaire d'un club dont elle exploitera les matches ? La décision
n'est pas attendue qu'en Grande-Bretagne. Car elle répondra à une
question centrale pour le sport : le football va-t-il se réduire à n'être
plus rien d'autre qu'une filiale de l'industrie des médias ou bien,
malgré sa commercialisation dans les dernières années,
parviendra-t-il à conserver le peu d'autonomie qui lui reste ?
12
avril 1999 Tony Blair donne un coup d'arrêt au raid de Murdoch sur
le club de Manchester United. L'OPA lancée par la chaîne BSkyB
sur Manchester United en septembre 1998 est rejetée par le ministre
britannique de l'Industrie et du Commerce, Stephen Byers.
Motif
: l'opération aurait donné à Rupert Murdoch, propriétaire
de BSkyB, un avantage disproportionné dans les futures négociations
des droits du championnat anglais. « La fusion aurait réuni la
première télévision payante [plus de 6 millions d'abonnés]
et le seul diffuseur significatif de chaînes sportives [il détient
l'exclusivité des retransmissions télévisées jusqu'en
2001] d'un côté, et, de l'autre, le club de football anglais le
plus important et ayant le plus de succès », a conclu Stephen
Byers après avoir consulté les autorités de la
concurrence.
Si
le veto du ministre est interprété comme un geste politique
fort de la part d'un gouvernement soupçonné d'indulgence à l'égard
de Murdoch, il n'en a pas moins créé la surprise. Les milieux
sportifs et financiers s'attendaient à un feu vert « sous condition ».
Les autorités de la concurrence auraient fort bien pu demander à BSkyB
de se délester d'une partie de ses droits de retransmission. Paradoxe
: c'est dans la patrie de l'ultralibéralisme qu'une chaîne est
stoppée net dans son élan de conquête. toutes des règles
du jeu cohérentes et applicables à tous. Depuis l'arrêt
Bosman (en décembre 1995), le monde économique et sportif
n'en finit plus de s'interroger sur ce qu'il est possible de faire ou non.